L'échec : ce mot qui paralyse plus qu'il n'enseigne.
- Camille DE JESUS
- 23 janv.
- 5 min de lecture

Il y a des mots qui reviennent souvent dans mes accompagnements.
Orientation. Choix. Légitimité. Peur.
Et puis il y a celui-là, plus discret, mais omniprésent : l'échec.
Un mot lourd. Chargé.
Un mot qui, chez certains jeunes comme chez certains adultes, a le pouvoir de figer.
Non pas parce qu'il est vécu… mais parce qu'il est redouté.
Sommaire
"J'aimerais redevenir une enfant...c'était plus simple."
Les parents aussi ont peur (et parfois plus que leurs enfants)
Chez les adultes, le mécanisme est le même
Et pourtant l'échec peut aussi être un tremplin
L'échec n'est pas l'opposé de la réussite : il en fait partie
Ce qui paralyse, ce n'est pas l'échec, c'est l'illusion du choix parfait
Apprendre à décider plutôt qu'à éviter l'échec
« J'aimerais redevenir une enfant… c'était plus simple »
Élise* a 19 ans, elle est en train de refaire sa 1ère année de droit.
Elle a déjà tenté de se réorienter l'année passée sans succès, les aléas de Parcoursup ayant encore frappé. Ses vœux postbac n'avaient déjà pas été accordés, elle s'est donc retrouvée en droit un peu par défaut…
Parcoursup 2026 est ouvert.
Les échéances approchent.
Les questions se multiplient.
Quand je lui demande ce qui la freine, elle me regarde et me dit, presque à voix basse :
« J'ai peur de me tromper. J'aimerais redevenir une enfant… c'était plus simple. »
Cette phrase, je l'entends souvent.
Pas toujours formulée ainsi, mais portée par le même fond.
Ce n'est pas tant le choix qui fait peur. C'est ce que ce choix pourrait révéler si jamais elle "échoue".
Se tromper.
Décevoir.
Perdre du temps.
Perdre de la valeur.
Ne plus être « à la hauteur ».
Alors Élise réfléchit.
Analyse.
Compare.
Mais elle ne choisit pas.
Parce qu'ici, ne pas décider semble encore moins risqué que décider et échouer.
Les parents aussi ont peur (et parfois plus que leurs enfants)
Ce que l'on dit moins, c'est que cette peur de l'échec ne concerne pas que les jeunes.
Les parents aussi sont traversés par des angoisses profondes :
la peur que leur enfant souffre,
qu'il n'ait pas de sécurité,
qu'il fasse « le mauvais choix »,
qu'il se ferme des portes trop tôt.
Ces peurs sont légitimes. Elles viennent de l'amour, du désir de protection.
Mais lorsqu'elles prennent trop de place, elles peuvent s'infiltrer dans les décisions… et parfois se substituer au désir réel de leur enfant.
Sans s'en rendre compte, on ne cherche plus à aider à choisir, mais à éviter l'échec à tout prix.
Et c'est souvent là que la paralysie s'installe.
Chez les adultes, le mécanisme est le même
Sophie* a 30 ans une solide expérience professionnelle.
Après 7 années sur le même poste, Sophie a décidé qu’il était temps pour elle d’aller explorer ce qu’il se passait dans les autres services de sa grande entreprise. Elle a postulé trois fois en interne. Trois refus.
Aujourd'hui, une quatrième opportunité se présente. Sur le papier, encore une fois, tout est là : les compétences, la légitimité, l'envie.
Et pourtant, elle hésite.
Non pas par manque de motivation, mais parce qu'elle me dit :
« Je ne suis pas sûre de supporter un quatrième refus. »
Chez Élise comme chez Sophie, le mécanisme est identique :
la peur de l'échec ne protège plus. Elle empêche.
Elle empêche de décider. Elle empêche de tenter. Elle empêche d'avancer.
Et pourtant, l'échec peut aussi être un tremplin
Béatrice*, 43 ans, elle a raté son bac.
Aujourd'hui, quand elle en parle, ses yeux pétillent. Elle me confie :
« C'est la plus belle chose qui me soit arrivée. »
Au moment où elle l'a passé, elle n'avait aucune idée de quelle voie emprunter.
Elle avançait par inertie, sans conviction.
Redoubler sa terminale a été révélateur. Un temps suspendu qui lui a permis de sortir du flot, de respirer, de réfléchir. De penser et de construire un projet professionnel plus juste, plus proche de ses envies réelles.
Ce qui était perçu comme un échec par son entourage est devenu, pour elle, une chance inespérée.
L'histoire de Béatrice ne nie pas la douleur de l'échec. Elle rappelle simplement que ce que l'on nomme « échec » peut parfois être le détour nécessaire vers un chemin plus authentique.
L'échec n'est pas l'opposé de la réussite : il en fait partie.
Samuel Beckett écrivait :
« Try again. Fail again. Fail better. »
On pourrait y voir une glorification de l'échec, mais il n’en est rien.
Ce que Beckett dit surtout, c'est autre chose : il parle de la responsabilité d'essayer, encore et encore.
L'échec n'est pas ce qui disqualifie.
Il affine. Ajuste. Enseigne.
Ce qui fait le plus mal, ce n'est pas l'échec en lui-même. C'est ce que l'on croit qu'il dit de nous.
« Si j'échoue, c'est que je ne suis pas capable. »
« Si je me trompe, c'est que je n'ai pas de valeur. »
« Si je rate, je perds ma crédibilité. »
Or, l'échec n'est pas une preuve d'incompétence.
C'est une information. Un retour. Une étape.
Mais encore faut-il accepter qu'un choix n'engage pas toute une vie.
Ce qui paralyse, ce n'est pas l'échec, c'est l'illusion du choix parfait.
Chez les jeunes comme chez les adultes, je retrouve souvent la même croyance implicite : il existerait un bon choix… et tous les autres seraient des erreurs.
Cette vision rend chaque décision écrasante.
Alors on attend. On repousse. On espère être plus sûr demain.
Mais la certitude absolue n'arrive jamais.
Choisir, ce n'est pas garantir un résultat. Choisir, c'est se mettre en mouvement avec les informations que l'on a au moment T. Et accepter que l'on puisse ajuster ensuite.
Comme je l'évoquais déjà dans un précédent article, choisir, c'est aussi renoncer. Renoncer à certaines options possibles, à certaines projections idéales. Et cette idée de renoncement nourrit souvent, en silence, la peur d'échouer.
Apprendre à décider, plutôt qu'à éviter l'échec
Dans mes accompagnements — en orientation comme en bilan de compétences — le travail ne consiste pas à éviter toute forme d'échec.
Il consiste à :
mieux se connaître,
comprendre ses peurs,
distinguer ce qui relève de soi… et ce qui relève des projections extérieures,
redonner au choix sa juste place.
Non pas comme un verdict définitif. Mais comme une étape sur un chemin.
Parce qu'au fond, ce n'est pas l'échec qui abîme le plus.
C'est parfois de ne jamais avoir osé choisir.
Et si l'enjeu n'était pas de ne jamais se tromper… mais d'apprendre à avancer, même sans certitude ?
Dans le prochain article, je m'intéresserai à l'autre face de cette peur : notre rapport à la réussite, et à la manière dont nous la définissons — souvent bien plus étroite qu'elle ne devrait l'être.
C'est souvent là que tout commence.
*Pour respecter la confidentialité de nos échanges, les prénoms ont été modifiés.
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