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La réussite des autres nous aveugle-t-elle ?

24 sept.
7 min de lecture

Il y a quelques mois, je vous proposais de questionner notre rapport à la réussite.

Qu’est-ce que réussir, finalement ?Et surtout : selon les critères de qui ?

Dans mon article « Réussite vs Succès : quand on confond la destination et le chemin », je vous invitais à distinguer les signes extérieurs de réussite de ce qui, individuellement, peut réellement nous donner le sentiment d’avoir réussi.

Mais il restait une question que je n’avais pas vraiment explorée.


Que se passe-t-il lorsque ce n’est plus notre réussite que nous regardons… mais celle des autres ?

« Waouh, la chance ! » Je l’avoue : cette phrase m’agace.

Pas parce que je pense que la chance n’existe pas.

Mais parce qu’une trajectoire ne peut pas se résumer en trois mots.

Et il y en a une autre qui m’agace tout autant :

« Ça ne va pas durer. »

L’une admire.

L’autre dénigre.

Mais toutes les deux ont quelque chose en commun : elles prétendent raconter une histoire dont nous ne connaissons souvent que la fin.

Car face à la réussite des autres, nous ne nous contentons pas d’observer.

Nous interprétons.

Nous cherchons des explications.

Nous remplissons les blancs.

Et parfois, nous finissons même par comparer notre propre parcours… à l’histoire que nous avons construite autour du leur.


Sommaire

1. Nous voyons le résultat. Rarement l’équation.

Ce que la réussite donne à voir… et tout ce qu’elle ne raconte pas.

2. Quand la réussite devient une démonstration.

Du partage d’une expérience à la tentation d’en faire une recette universelle.

3. Nos coulisses face à leur vitrine.

Pourquoi comparer notre parcours à celui des autres crée une comparaison forcément déséquilibrée.

4. Quand notre cerveau complète les blancs.

De ce que nous observons à ce que nous supposons… puis finissons parfois par croire.

5. Et si la comparaison avait quelque chose à nous apprendre ?

Passer de « Pourquoi elle et pas moi ? » à « Qu’est-ce que j’envie réellement ? »

6. De notre réussite à celle des autres.

Questionner ce que réussir signifie pour nous… mais aussi ce que nous projetons sur la réussite des autres.


1. Nous voyons le résultat. Rarement l’équation.

Une promotion.

Une reconversion réussie.

Une entreprise qui fonctionne.

Un nouveau poste.

Un projet qui aboutit.

100 000 € de Chiffre d’Affaires en un mois.

Sur LinkedIn et ailleurs, les réussites s’affichent.

Parfois avec fierté. Parfois pour inspirer. Parfois (souvent ?) pour vendre.

Et tant mieux.

Il y a quelque chose de profondément réjouissant à voir quelqu’un réussir, concrétiser un projet, obtenir cette promotion tant espérée ou parvenir enfin à vivre de son activité.

Le problème n’est donc ni de réussir, ni de le partager.


Ce qui m’interroge, en revanche c’est le récit que nous construisons autour de cette réussite — que nous soyons celui qui la raconte ou celui qui la regarde.

Parce que 100 000 € de Chiffre d’Affaires ne racontent pas une entreprise.

Ils ne disent pas le bénéfice réalisé.

Ils ne disent pas les investissements engagés.

Ils ne disent pas le temps passé.

Ils ne disent pas l’équipe éventuellement mobilisée.

Ils ne disent pas le réseau de départ.

Ils ne disent pas les années précédentes.

Ils ne disent pas les échecs.

Ils ne disent pas les nuits blanches.

Et ils ne disent même pas si la personne qui les affiche considère elle-même que le prix payé en valait la peine.


Peut-être que tout cela a demandé un travail colossal.

Peut-être que les conditions étaient particulièrement favorables.

Probablement qu’une multitude de facteurs se sont rencontrés.

Nous n’en savons rien.

Et c’est précisément le sujet.


2. Quand la réussite devient une démonstration

Il y a cependant un moment où le récit de la réussite me questionne davantage.

Celui où l’on passe de : « Voilà ce que j’ai réussi à faire. » à : « Voilà ce qu’il faut faire pour réussir. »

Et parfois même :

« Si vous n’y arrivez pas, c’est que quelque chose, chez vous, vous en empêche. »

Votre activité ne décolle pas ? Travaillez votre mindset.

Votre tunnel de vente ne fonctionne toujours pas ? Vous ne croyez probablement pas suffisamment en votre offre.

Vous n’avez pas atteint le chiffre espéré après deux ans ? Vous vous limitez vous-même.


Évidemment que notre état d’esprit compte.

Nos croyances peuvent nous freiner.

Notre peur peut nous empêcher d’agir.

Notre manque de confiance peut influencer certaines décisions.

Ce serait absurde de le nier.


Mais ce serait tout aussi réducteur de faire de notre état d’esprit l’explication universelle de nos réussites comme de nos échecs.

Une trajectoire professionnelle ne fonctionne pas comme une recette de cuisine.

Le travail compte.

Les compétences comptent.

La persévérance compte.

Mais il existe aussi un marché, un contexte économique, des rencontres, un réseau, une situation familiale, des ressources financières, des opportunités, un timing… et parfois une part de hasard.

Deux personnes peuvent appliquer la même méthode avec la même détermination et ne pas obtenir exactement le même résultat.

Reconnaître cette complexité ne retire rien au mérite de celui ou celle qui réussit.

Cela remet simplement du contexte autour du résultat.


3. Nos coulisses face à leur vitrine

Et puis il y a nous.

Ceux qui regardons.

Car lorsque nous nous comparons aux autres, il existe une asymétrie assez vertigineuse :

Nous comparons une expérience vécue de l’intérieur à une trajectoire observée de l’extérieur.


De votre parcours, vous connaissez tout.

La candidature refusée.

La réunion pendant laquelle vous n’avez pas osé prendre la parole.

Les hésitations.

Le projet abandonné.

La formation que vous n’avez finalement pas faite, pas terminée.

Le compte bancaire.

La fatigue.

Les erreurs.

Les moments où vous avez douté de vous.


Chez l’autre ?

Vous voyez la promotion annoncée sur LinkedIn.

Le nouveau bureau.

Le changement de métier.

Le lancement réussi.

Le Chiffre d’Affaires affiché.

La photo prise au moment où tout semble fonctionner.


Autrement dit, nous mettons parfois face à face nos coulisses et leur vitrine.

Forcément, la comparaison est déséquilibrée.

Et pourtant, ce sont parfois ces quelques éléments visibles que nous utilisons pour mesurer notre propre parcours.


4. Quand notre cerveau complète les blancs

S'il y a une chose que notre cerveau n'aime pas ce sont les blancs. Car lorsque des informations nous manquent, il a tendance à leur donner du sens.

À relier des points.

À imaginer ce qui s’est passé entre eux.

En somme, à compléter les blancs.

« Elle a eu de la chance. »

« Il connaissait les bonnes personnes. »

« Elle est beaucoup plus sûre d’elle que moi. »

« Il peut se permettre de prendre des risques. »

Ou, à l’inverse :

« Il en fait trop. »

« Elle a forcément sacrifié sa vie personnelle. »

« Ça ne durera pas. »

Peut-être. Peut-être pas.

Nous n’en savons rien.

Entre ce que nous observons et ce que nous concluons, il existe parfois un espace immense.

Et dans cet espace viennent se glisser notre propre histoire, nos expériences, nos peurs, nos représentations… et nos croyances.

C’est ainsi qu’une hypothèse peut progressivement prendre l’apparence d’un fait.

Et que ce fait supposé peut ensuite influencer la manière dont nous regardons notre propre parcours.

« Elle a réussi parce qu’elle est plus sûre d’elle que moi. »

devient facilement : « Moi, je n’ai pas assez confiance en moi pour réussir. »

« Elle a changé de métier parce qu’elle pouvait se le permettre. »

peut devenir : « Moi, je ne peux pas changer. »

Et sans toujours nous en rendre compte, nous ne nous comparons plus seulement à quelqu’un.

Nous nous comparons à l’histoire que nous avons construite autour de cette personne.


5. Et si la comparaison avait quelque chose à nous apprendre ?

La comparaison a mauvaise presse. On nous répète régulièrement qu’il faudrait arrêter de nous comparer aux autres.

Je ne suis pas certaine que cela soit aussi simple.

Et je ne suis même pas certaine que ce soit toujours souhaitable.

Parce que la comparaison peut aussi nous apprendre quelque chose sur nous.


Une promotion qui vous « pique » un peu ? Peut-être que la reconnaissance professionnelle compte davantage pour vous que vous ne vouliez l’admettre.

La reconversion d’une connaissance vous travaille ? Peut-être qu’elle réveille une envie de changement que vous repoussez depuis longtemps.

L’indépendance de quelqu’un vous attire ? Peut-être n’enviez-vous pas son entreprise, mais la liberté que vous lui associez.

Ce que nous ressentons face à la réussite des autres peut devenir une information à explorer plutôt qu’un sentiment à juger.


À condition de faire une distinction essentielle :

Ce que je vois.

Ce que j’en déduis.

Et ce que cela vient raconter de moi.


Alors, lorsque cette pensée surgit : « Pourquoi elle/il et pas moi ? » peut-être mérite-t-elle d’être creusée plutôt que chassée.

Parce que derrière cette question s’en cachent souvent d’autres.


Qu’est-ce que j’envie exactement ?

Son salaire ?

Son statut ?

Sa liberté ?

Sa reconnaissance ?

Son courage ?

Son rythme de vie ?

La possibilité qu’elle semble avoir eue de tout recommencer ?

Ou simplement l’image que je me fais de tout cela ?

Car nous pouvons désirer très fort un résultat sans connaître le chemin qui y mène.

Nous pouvons admirer une réussite sans savoir ce qu’elle a demandé.

Et, à l’inverse, nous pouvons supposer qu’elle a énormément coûté alors que ce n’est peut-être pas le cas.

Encore une fois : nous n’en savons rien.

Et c’est précisément pour cela que la comparaison mérite d’être interrogée plutôt que prise au pied de la lettre.


6. De notre réussite à celle des autres

Dans mon précédent article, je vous proposais de questionner votre propre définition de la réussite.

Peut-être faut-il également questionner la définition que nous fabriquons de celle des autres.

Car leur réussite peut nous inspirer.

Elle peut nous réjouir.

Elle peut nous donner envie.

Elle peut nous ouvrir des possibles.

Mais lorsqu’elle devient une unité de mesure de notre propre valeur, elle peut aussi finir par nous aveugler.


Finalement, la question n’est peut-être pas : « Est-ce que j’ai autant réussi que les autres ? »

Mais plutôt : « Est-ce leur réalité que j’envie… ou l’idée que je m’en fais ? »

Car entre ce que nous voyons et ce que nous savons, il y a parfois un monde.

Et entre ce que nous savons et ce que nous imaginons, il y a tout ce que nous y projetons.


Alors peut-être que la prochaine fois que la réussite de quelqu’un vous fera douter de votre propre parcours, il ne s’agira pas de vous interdire de vous comparer.

Mais simplement de vous demander : Qu’est-ce que je sais réellement… et qu’est-ce que je suis en train de supposer ?

Et c’est précisément là que s’ouvre une autre question.

Car à force d’être répétées, certaines suppositions finissent par nous sembler vraies.

Et si certaines de nos « réalités » n’étaient finalement que des croyances auxquelles nous avons fini par donner raison ?


Ce sera le sujet d’un prochain article...


 
 
 

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